Cheminer

 


        « Des toiles, il y en a partout. Dans le petit atelier. Certaines, inaccessibles. L’atelier est dans le jardin, isolé du reste de la maison, hors la vie. La vie d’Ici. Cet « Outside », « le dehors » dont parle Duras. Pour peindre, elle a besoin de cette solitude, de cette retraite.

Sur une petite table gisent les tubes de peinture torturés. Elle peint au couteau, sur tout : toile, papier d’offrandes, tout. « On peint ce qu’on a dans les tripes » dit-elle. Elle, c’est l’Asie qu’elle a dans les tripes. On ne sait pas trop si c’est l’Asie qui l’a accouchée ou si c’est de l’Asie qu’elle accouche dans chaque toile. Sans doute un peu des deux… qu’importe.

On s’enfonce dans le vieux fauteuil en cuir et on entre en voyage. Elle montre ses dernières toiles, celles de l’exposition. Elle explique avoir fait le choix du dépouillement. En ce moment, elle peint des tongs, et puis des lampions. Les fonds, riches en matière, solides, empâtés, contrastent avec le dénuement du sujet.

Et c’est l’Asie toute entière qui émerge, qui vous éclabousse, avec vérité mais sans emphase. Parce que l’Asie c’est du plein et c’est du vide. Le plein, la multitude des foules, une ivresse d’odeurs, de couleurs, et puis le vide… si étranger à notre vie d’ici, un vide plein, de l’attente, de ce temps qui s’écoule avec lenteur, avec douceur.

Ces dernières toiles suggèrent la vie, dans des tons ocre, rougeoyants. Elles respirent la lumière. Jamais vie n’aura été aussi présente que dans ces chaussures. Elles attendent sans impatience aucune, peut-être à l’entrée d’une pagode ou d’une maison, brûlantes de vie. »

 

                                                               Christèle Brachet  (juin 2006)